Unorthodox : Relations interculturelles, représentations et polarité
Réflexions de Mathilde Gouin-Bonenfant, agente de coordination au LABRRI, suite à la discussion de groupe des membres du ciné-club.
Migration, fuite et euphorie
À l’écoute du premier épisode de la série, l’équipe du ciné-club réunie en Zoom a partagé une surprise : la rapidité de l’adaptation de Esty lorsqu’elle arrive à Berlin. Il semble que dès qu’elle change de contexte culturel, sa personnalité change aussi radicalement. D’une jeune femme dépeinte sans agentivité (qui demande de l’aide pour faire son passeport et acheter ses billets d’avion), elle fait tout d’un coup preuve d’audace, de débrouillardise et de franc parlé avec le groupe d’ami.e.s qu’elle se fait – d’ailleurs – très rapidement. Deborah Feldman, l’auteure de l’autobiographie sur laquelle est basé le film avoue que cette partie de l’histoire est fictive et bien différente de ce qu’elle a réellement vécu, alors qu’il lui a été difficile de se faire des ami.e.s en arrivant à Berlin.
Ce changement de personnalité rapide nous a évoqué trois hypothèses. En premier lieu, nous avons émis l’hypothèse que malgré l’étanchéité représentée de sa communauté, une acculturation y était déjà présente. Cela se traduit par le niveau d’aise de Esty en anglais, par exemple, qui arrive à communiquer et se faire comprendre relativement bien par ses nouvelles connaissances à Berlin. La deuxième hypothèse est qu’il s’agit d’une représentation plutôt fidèle de l’euphorie du départ, de la migration ou de la fuite. Esty vivrait alors une “lune de miel” durant laquelle elle se sent finalement libre et émancipée. La troisième hypothèse – celle que je retiens – c’est qu’il s’agit d’une transition volontairement exagérée par la direction pour représenter l’emprise du contexte culturel sur Esty et sur son potentiel à se réaliser.
Tensions entre les mondes
Nous avons noté la rapidité de l’adaptation de Esty. Or, cela ne veut pas dire qu’elle n’éprouve pas de “chocs” dans son adaptation. Une série de petits incidents viennent effectivement ponctuer son arrivée à Berlin. Les tensions les plus explicites proviennent des représentations que font ses nouveaux ami.e.s de la Shoah. Ils et elles en parlent souvent de façon crue, ou en banalisant un peu les événements.
Esty, à l’instar de la communauté Satmar (fondée par des survivant.e.s de l’Holocauste pour qui ce traumatisme a toujours une forte présence), met de l’avant les horreurs du passé, alors que ses ami.e.s s’inscrivent résolument dans le présent. Dans son nouveau groupe d’ami.e.s, une des musiciennes, Yael, est israélienne. Il existe un certain antagonisme entre elle et Esty. Dans une des scènes, Yael se moque de ceux qui visitent les Mémoriaux de l’Holocauste. Esty, choquée, lui dit : “My grandparents lost their whole families in the camps,” et Yael lui répond “So did half of Israel, but we’re too busy defending our present to be sentimental about our past.”
Dans une autre scène du premier épisode, Esty va à la plage avec son nouveau groupe d’ami.e.s. Alors qu’elle discute avec un des personnages, celui-ci lui explique que la conférence de Wannsee, durant laquelle “la solution finale” a été organisée, s’est tenue en bordure de ce Lac. Esty, choquée, répond : “And you swim in this lake?”. Son ami, indifférent à sa stupeur rétorque : “The lake is just a lake”. Peu de temps après, Esty s’avance dans l’eau, retire son sheitel et s’immerge dans l’eau. Cette scène est très émotive, alors qu’elle semble représenter l’émancipation de Esty, tout en soulignant que cela se produit en revenant aux sources du traumatisme de sa communauté.
Représentations et polarité
Alors que l’adaptation de Esty semble rapide et facile, il n’en reste pas moins que le monde qu’elle découvre à Berlin est radicalement opposé à la communauté qu’elle vient de quitter. Le groupe d’ami.e.s qu’elle rencontre illustre bien cette opposition. Le monde qu’elle quitte est représentée comme extrêmement homogène, avec des règles très rigides, notamment concernant la division sexuelle du travail. Le groupe d’ami.e.s qu’elle rencontre est pour sa part très diversifié en termes de genres, d’orientations sexuelles, de religions, d’origines ethnoculturelles, ainsi de suite. Ils et elles représentent un peu la figure des “artistes libres” ou encore l’ambiance du “spring break” à l’américaine : jeunesse, liberté, folie, art, spontanéité, etc. Ce choix de la réalisation n’est pas anodin, mais participe à construire le contraste entre les deux mondes.
En parcourant les critiques de la série, il devient clair que cette opposition a fait sourciller plusieurs personnes – en particulier ceux et celles qui ont eux-mêmes quitté des communautés juives orthodoxes et qui ne se retrouvent pas dans la série. Chava Gourarie, dans un article dans la revue The Independent écrit :
“The show is short on complexity and nuance, depicting [Esty’s] Chasidic life as oppressive and lonely with barely a single sympathetic character; in contrast, she is immediately embraced by those she finds in Berlin. Thus, it deprives viewers of the most compelling parts of the story: the why of leaving, and the how of making it in an entirely foreign universe.”
Chava Gourarie
Une des façons de déceler les biais de la réalisation est effectivement de porter attention à quels personnages sont présentés comme sympathiques et attachants et lesquels sont antipathiques ou même diabolisés. À l’intérieur de la communauté, les relations entre les personnages sont souvent très froides, marquées par la surveillance et le contrôle. La série nous offre très peu de moments d’amitié ou de complicité, à l’exception seule de la grand-mère de Esty. À ce propos, Frieda Vizel, qui a grandi dans la communauté Kiryas Joel de Williamsburg, écrit dans la revue Forward :
“I don’t recognize the Unorthodox world where people are cold, humorless, and obsessed with following the rules. Of course, bad people exist in the Hasidic community, and I am critical of many of its practices, but that doesn’t mean everyone goes about muted, serious, drawn, fulfilling the rules and mentioning the Holocaust. […] The women’s relationships with each other are also nothing like the vibrant yenta world of my childhood Williamsburg. […] The characters in Unorthodox are othered. They are cartoonishly evil. Their kind moments seem out of character and are unconvincing. They are not like any humans I have met ever, Hasidic or otherwise.”
Frieda Vizel
J’aimerais terminer ce commentaire avec cette autre réflexion que nous offre Frieda Vizel sur le renforcement des biais et préjugés que cette série peut engendrer:
“What good does a film like this do except to flatter secular biases against religion? It doesn’t challenge the viewer. It doesn’t make viewers think. It complements the viewer on being among the secular people who are the “good guys” in Berlin, not the bad Hasids in New York. It just sinks us a bit deeper into our biases […]”
Frieda Vizel