Kuessipan : Un cas d’identité narrative interculturelle chez les Innus

Réflexions de Jorge Enrique GONZALEZ, professeur au département de Sociologie de l’Université nationale de Colombie et chercheur affilié au LABRRI

“L’histoire identitaire ne saurait exister à l’extérieur du métissage”.
– Naomi Fontaine

I.

Le film Kuessipan de la réalisatrice Myriam Verreault (2019), est une adaptation du livre du même nom de Naomi Fontaine, avec un scénario écrit par Verreault et Naomi Fontaine elle-même.  Le premier élément à prendre en compte est qu’il s’agit de deux produits culturels écrits dans des langues différentes, bien que potentiellement complémentaires : la littérature écrite et le langage audiovisuel.

Pour l’analyse culturelle ce fait est particulièrement intéressant car il tente d’établir les similitudes et les différences entre deux langages, chacune ayant ses propres règles et codes esthétiques. Le principal phénomène à prendre en compte ici est l’effet de la traduction d’un langage à un autre. Le principe herméneutique applicable ici est que traduire c’est “dire presque la même chose”, mais en aucun cas “dire la même chose”.

L’adaptation cinématographique du livre tourne autour d’un problème central qui peut être défini comme une perspective sur l’identité culturelle chez les Innu. J’insiste sur le fait qu’il s’agit là d’une perspective et non de LA seule perspective à prendre en compte. C’est le regard  proposé par la jeune écrivain Naomi Fontaine (1987) qui s’est décidée à exprimer son point de vue à travers les ressources de la langue française écrite, c’est-à-dire une version  de l’identité narrative, leur propre version de l’identité culturelle avec les ressources d’une langue occidentale.

En tant que ressource culturelle, ce type d’identité se forme par l’altérité, en passant de l’identité idem à l’identité ipse, afin de trouver le jeu des multiples perspectives et ressources culturelles pour élaborer une narration qui raconte son origine et le projet de vie individuel et collectif. Dans le scénario du film, c’est à travers l’amitié de toute une vie entre Mikuan et Yaniss mais aussi avec sa famille et à travers la courte romance qu’elle a vécue avec Francis, que forme son environnement le plus proche pour servir d’altérité 

Dans le cas du roman et du film Kuessipan, le titre est très descriptif du projet de construction de l’identité par la narration.  Selon Fontaine, Kuessipan signifie à votre tour et, aussi, à mon tour.  Avec cette expression tirée de sa langue maternelle, l’auteure s’est attachée à  prendre la parole pour construire un récit sur l’identité de son peuple, à partir de sa propre perspective sur ce qu’elle construit comme identité propre.

II.

Je trouve les éléments autobiographiques très utiles pour comprendre à la fois le livre et le film et pour établir les similitudes au niveau de l’intrigue principale, d’autant plus que c’est la première œuvre (opéra prima) d’une jeune écrivaine qui arrive à la formation littéraire par ses études à l’Université Laval et que, comme elle le reconnaît elle-même, ce fut à travers un atelier de création littéraire dans lequel elle a raconté sa propre expérience de vie, que sont nées les pièces qui ont ensuite formé le roman définitif.  En ce sens, dans cette deuxième partie, je me réfère aux éléments que l’auteure elle-même apporte à la compréhension de son œuvre et à l’intention politique qui l’accompagne.

Les effets interculturels de cette migration interne doivent être pris en compte pour comprendre le passage de la tradition orale à la tradition écrite, de la langue d’origine à la langue française, le passage de la réserve autochtone à une ville multiculturelle avec une composante de migration internationale. Ce contexte est important pour comprendre la position de Fontaine concernant la relation entre ce qu’elle suppose être “la société québécoise dominante” et ses origines Innus.

Dans son discours au colloque international de Cerisy 2017 (Cerisy-la-Salle, France) “Espaces et littératures des Amériques : mutations, complémentarités, partages”, N. Fontaine a fait référence à son expérience de vie dans ces termes : “être  née Innu dans la société dominante du Québec”. Elle fait référence à son projet littéraire et politique en termes de promotion de la décolonisation du peuple Innu, qu’elle trouve dans la façon dont cette première nation a intériorisé les préjugés que les colonisateurs ont créés à propos des ces peuples.  

Son principal objectif est de “rendre la dignité à son peuple”, ce pour quoi elle estime nécessaire de sortir de l’enfermement communautaire dans les réserves qui lui ont été attribuées par les colonisateurs (qu’elle n’hésite pas à considérer comme des ghettos) et de passer à la phase de proposition dans une perspective interculturelle, au moyen d’un récit qui sort de l’enfermement communautaire.