Kuessipan : “Je viens de Sept-Îles et j’ai écouté Kuessipan”
Réflexions de Maude Arsenault, étudiante au doctorat en anthropologie (UdeM) et coordinatrice du LABRRI.
Je viens de Sept-Îles et j’ai écouté le film Kuessipan, inspiré du livre de Naomi Fontaine. Ushat, Maliotenam, ce sont des mots qui font partie de mon vocabulaire depuis mon enfance. Par chez nous, nous avons l’impression de connaître les Innus de la région de Sept-Îles, mais les premières 5 minutes du film m’ont mis devant une évidence : nous connaissons bien ce que nous voulons connaître. La première scène nous montre un souvenir d’enfance de Mikuan où elle ramasse des capelans à la plage et chante des chansons autour d’un feu, entourée de sa famille. Ma surprise de constater que nous partageons ce souvenir d’enfance. Je réalise que ce genre de moment familial ne fait pas partie des images mobilisées pour faire référence à nos voisins les Innus.
La deuxième scène, celle qui montre les deux amis mettre au lit une maman qui a trop bu, voilà qui vient valider nos préconceptions à leur égard. Pourtant, force est de constater que les préjugés liant la population de la réserve aux problèmes d’alcool sont bien réels. Le problème, c’est que ces préjugés font office de vérité que nous ne questionnons pas, un peu comme la gravité. Ces préjugés, nous ne les humanisons pas. L’humain derrière le problème d’alcool n’existe plus. Nous ne pensons pas aux enfants qui doivent traîner leurs mères au lit, aux mères qui doivent protéger leurs enfants, à la peine causée, à la perte d’un être cher suite à un accident de voiture. Le préjugé de l’alcoolisme, il nous réconforte. Il réconforte des relations difficiles ou inexistante et permet de transférer la responsabilité vers celui qui a « un problème d’alcool ».
Chercher un responsable est peut-être au cœur de notre problème. Dans ce sens, la relation entre Mikuan et Francis est intéressante. Premièrement, elle n’est pas au centre du film. Elle est périphérique. Ce rendez-vous manqué entre autochtone et blanc résonne dans mes souvenirs. Il est intéressant de montrer que pour les autochtones, les relations avec les blancs c’est quelque chose de périphérique ou secondaire. Nous aimons pourtant croire être au centre de leurs intérêts, de leurs convoitises, de leurs problèmes. Kuessipan nous ramène à la réalité : les autochtones ne se définissent pas seulement en fonction de nous. Leurs tensions identitaires existent à l’interne, comme dans tous les groupes et les éléments externes viennent provoquer ou déstabiliser des relations déjà complexes. Ce que j’ai aimé dans la relation de Mikuan et Francis, c’est que malgré l’amour et la volonté, nous pouvons voir que d’autres forces entrent en jeu sur lesquels l’individu a peu de contrôle. Francis n’est pas raciste, Mikuan n’est pas enfermé dans son groupe ou ses traditions. Néanmoins, des préjugés plus vieux et persistants que les deux jeunes amoureux viennent teinter la relation. Des feux différents les brûlent, des espoirs qui divergent les séparent, des visions éloignées peuvent créer ce qu’on appelle le choc culturel, chez un comme chez l’autre. Malgré tout, la relation est portée par l’humour de Mikuan et la curiosité de Francis, des qualités qui sont rarement sujettes de discussion lorsqu’il s’agit de cette relation interculturelle particulière.
La scène de Shaniss et Mikuan au centre pour femmes me surprend. Shaniss se demande ce qui permet à Mikuan de décider pour elle. En quoi la modernité et le cosmopolitisme de son amie rendent ses propres choix moins valables? Cette critique paternaliste est étonnante. Elle est souvent utilisée lors d’interaction entre autochtones et québécois d’origine européenne. Shaniss la lance pourtant à son amie de toujours, Mikuan de Maliotenam. Je pense à toutes nos discussions qui portent sur nos voisins les Innus au sein de ma communauté. Ces derniers sont considérés comme une communauté à problèmes et nous nous justifions de ne pas pouvoir les régler, comme si nous étions le centre de toutes solutions. Ce que j’ai aimé de ce film, et particulièrement de cette scène, c’est de montrer les Innus dans toute leur complexité et leurs tensions internes en laissant la question des relations intergroupes en périphérie. Je me rends compte que nous avons trop souvent tendance à ne parler des Innus qu’en contraste au groupe majoritaire. C’est rafraîchissant de les voir comme des entités indépendantes et non seulement sous la lumière des relations qu’ils entretiennent avec le peuple colonisateur. Pour moi, ce fut une bonne leçon d’humilité. De mon point de vue, l’intérêt majeur du film Kuessipan est qu’il permet de voir le peuple innu comme les autres peuples, avec ses tensions identitaires, ses peurs, ses membres qui veulent rester et ceux qui veulent partir. J’espère que, tout comme moi, la population non innue de Sept-Îles trouvera rafraîchissant de penser à leurs voisins comme autre chose qu’une minorité.
Finalement, écrire cette note a été un exercice laborieux pour moi. Comment parler de mes voisins et des difficultés de notre cohabitation, sans les stigmatiser ou moi-même être mal perçue?