Bienvenue à Marly-Gomont : « Olinga, olinga te… », ou les épreuves d’un bon immigrant
Réflexions de Bob W. White, professeur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal et directeur du LABRRI
« Olinga, olinga te… »
Cette petite phrase iconique de l’époque de Mobutu, quand la République démocratique du Congo s’appelait encore le Zaïre, passe inaperçu dans le film « Bienvenu à Marly-Gomont » (Julien Rambaldi 2016). Inaperçu parce que pas traduit dans les sous-titres, mais aussi culturellement. L’expression « Que vous voulez ou non… », est devenu une sorte de slogan de la propagande mobutiste pour rallier « le peuple » autour du Parti-État unique dirigée par le « père de la révolution », pour ne pas mentionner qu’un seul surnom de Mobutu. « Que vous voulez ou non…vous faites parties du MPR ! » (Mouvement populaire de la révolution).
Étant donné que le film se passe en 1975 en plein milieu du programme de l’authenticité zaïroise imposé par le gouvernement Mobutu, cette phrase prend tout son sens puisque comme d’autres personnes de sa génération, le Docteur Zantoko a décidé de quitter son pays natal pour tenter sa chance en Europe, poto, la terre des blancs. On ne sait pas s’il l’a fait pour des raisons politiques ou économiques, ou les deux, mais on sait qu’il avait refusé un poste comme médecin rapproché de Mobutu. Il faut dire que le film est basé sur une histoire vraie et le fils du docteur a entamé une carrière d’artiste qui parle aussi de l’expérience d’être congolais et vivre en France rurale.
Mais cette phrase prend aussi une dimension allégorique, puisqu’elle qu’elle met en lumière tous les enjeux et embûches des parcours migratoires. Comme beaucoup de migrants, Zantoko a sous-estimé la difficulté de quitter son pays, faire ses études ailleurs, et en fin chercher à s’installer dans un autre pays. Cette phrase a hanté beaucoup de Congolais (Zairois de l’époque) parce qu’elle rappelait aux personnes nées sur le sol congolais qu’on ne peut pas faire l’économie du pays natal. Mais est-ce qu’il y a un pays qui ne vient pas avec des « strings attached » ? D’un point de vue interculturel nous sommes tous porteurs(euses) de culture, que ce soit les traditions culturelles ou politiques. Avec tous les obstacles rencontrés par Zantoko et sa famille, on pourrait dire « Que vous voulez ou pas… les Français auront la difficulté à vous accepter ».
Dans ce sens, ce film, qui a une fin plutôt heureuse, est un film profondément optimiste. Les protagonistes ont tous différents niveaux de motivation et de compétences pour l’intégration et pour la rencontre en contexte interculturel, mais le docteur père de famille est déterminé à rester au petit village au nord de la France et à intégrer la communauté dans son rôle de médecin. Il transmet cette conviction à sa famille. Il utilise le soutien de quelques alliés au village pour nourrir sa conviction. Il démontre une quantité surhumaine de résilience pour ne pas vivre un échec migratoire, et cela malgré la résistance, autant des Français que de leurs confrères zaïrois.
Le film est une excellente illustration de la théorie « four-fold » proposée par Berry. Il s’agit d’un concept et une grille d’analyse facile et élégante : il y a différentes façons de se positionner par rapport à l’adaptation en contexte interculturel. Zantoko veut intégrer le village sous les termes du village. Son épouse, plutôt cosmopolite dans sa posture, se donne au jeu, mais sa patience est limitée et elle rêve de vivre à Paris (ou au pire Bruxelles, quartier général des Congolais en Europe, en partie à cause de l’histoire des relations coloniales). Certains de ses amis de Bruxelles critiquent Zantoko pour avoir oublié ses racines (« c’est quoi les gens normaux ?! ») et d’autres cherchent à établir des liens à travers une messe de Noel partagé (« nous sommes tous chrétiens »). Dans ce sens Zantoko est l’exemple parfait de « bon immigrant ». Il ne se décourage jamais et il accepte, avec humilité, la possibilité de pratiquer son métier chez eux tout en voulant cherchant un nouveau chez soi (voir par exemple son interdiction de langue africaine autour de la table).
Certainement la déception de Zantoko et sa femme face aux multiples épreuves (commentaires racistes, tentatives de miner son processus de nationalisation, refus de consulter, etc.) vient en partie du fait qu’ils sont issus des milieux sociaux aisés dans leur pays d’origine. En arrivant dans le village de Marly-Gomont, ils sont en occident, mais ils sont aussi dans une mobilité sociale descendante. La femme du docteur le rappelle de façon très explicite lors d’un passage au marché du village quand elle entend des commentaires au sujet de son mari : « COMMENT VOUS SAVEZ SI C’EST UN BON MÉDECIN? MON MARI A LE MÊME DIPLÔME QUE TOUS LES MÉDECINS. MES ENFANTS PARLENT MIEUX LE FRANÇAIS QUE VOUS. VOUS NE MÉRITEZ MÊME PAS D’ÊTRE SOIGNÉS ». La question des rapports de classe fait rarement l’objet des analyses interculturelles, mais ici nous avons un excellent exemple du croisement entre le statut socio-économique et les identités culturelles des groupes.
À première vue cette histoire ressemble à celui du film « La Grande Séduction» (où des villageois font tout pour convaincre un médecin de ville de rester), mais ici, bien vite on se rend compte que c’est le contraire. Très peu de personnes au village souhaitent voir un médecin noir s’installer (et plusieurs continuent à voyager 15km pour voir un autre médecin), donc ce sera à lui et à sa famille de séduire les habitants du village. Encore une fois, nous sommes au niveau de l’allégorie : l’épreuve du migrant, surtout celui du sud, qui porte tout le fardeau de l’intégration et doit composer avec la complexité du racisme et la communication interculturelle. Le fils du docteur fait face à ce problème pour la première en (se) demandant : « Papa, pourquoi c’est plus dur quand on est noir? »
La séquence souffrante d’accouchement où le docteur démontre la force de sa conviction professionnelle face aux insultes (« JE VOUS DÉTESTE, PLANCHE POURRIE, VOUS AVEZ LA COUENNE… »), sert probablement de moment charnière dans le récit du film, puisqu’il y a, malgré tout, un rapprochement en voyant paraitre ce petit nouveau-né. Et clairement, comme dans tous les contextes interculturels, les enfants sont des courroies de transmission. Le docteur et sa femme sont naturellement émus de voir la tenue d’un spectacle d’école qui les présente comme protagonistes et qui documente devant les yeux d’autres parents les épreuves et les réussites vécues par cette famille très attachante.
J’avoue avoir été séduit à des moments par ce film (I’m a sucker for a good intercultural sob story!), mais même si c’est basé sur une histoire vraie, on quitte le film avec le sentiment qu’il s’agit d’une histoire héroïque, et donc exceptionnelle. Oui, nous avons besoin d’un feelgood movie de temps à autre et ce film fait bien sa job de remonter le moral et donner espoir. Mais combien d’immigrants ne réussissent pas à surpasser les limites imposées par la fermeture d’esprit et de l’intolérance à la différence? Combien ne veulent pas au départ se mélanger ou s’adapter à la société d’accueil? Est-ce que les immigrants sont obligés d’aimer le nouveau pays d’adoption? De changer leurs valeurs et façons de faire pour se faire accepter? Pourquoi la volonté interculturelle semble, trop souvent, seulement tomber sur les épaules de l’immigrant? Malheureusement, le groupisme de l’être humain impose un cadre de comportement qui est un idéal pour certains et un piège pour d’autres.