MATANGI/MAYA/M.I.A.
Réflexions de Maude Arsenault, étudiante au doctorat en anthropologie (UdeM) et coordinatrice du LABRRI.
Le documentaire sur la vie de l’artiste d’origine sri lankaise, connue sous le nom de M.I.A, est une œuvre intéressante pour l’étude des identités multiples et dynamiques ainsi que des contradictions qu’elles peuvent parfois faire apparaître. Ces contradictions sont trop souvent sources de lourds jugements puisqu’il est de croyance populaire que les identités devraient être uniques, stables et surtout cohérentes envers elles-mêmes. Lorsqu’une personne fait preuve de contradiction, elle est souvent jugée d’hypocrisie ou de « se prendre pour une autre ». L’auteur Amin Maalouf concentre une œuvre riche et éclairante sur le concept d’identité. Je ne me risquerai pas de résumer ses propos ici par peur de ne pas pouvoir lui rendre sa juste valeur. Je vous conseille vivement de lire son œuvre. Je rapporterai néanmoins une idée qui m’est restée en tête est celle d’identités multiples. L’identité est constituée d’une foule d’éléments, plus spécifiquement d’appartenances diverses (à une tradition religieuse; à une nationalité, parfois deux; à un groupe ethnique ou linguistique; à une famille plus ou moins élargie ; à une profession ; à une institution ; à un certain milieu social, etc.) (Maalouf, 2014). Cette liste peut devenir presque illimitée lorsque nous nous mettons à y penser sérieusement (quartier, province, profession, école de pensée, groupe d’amis, etc.). Chaque individu est constitué d’une combinaison d’appartenances qui n’ont pas toujours la même importance au même moment. Par exemple, dans mon quotidien, mon identité québécoise reste en sourdine alors que lorsque je pars dans un pays étranger, celle-ci devient prédominante. Il faut comprendre qu’au nombre d’appartenances dont nous sommes constitutifs, il est presque impossible qu’elles soient toutes parfaitement cohérentes entre elles et ce, à tout moment. Cela peut devenir encore plus compliqué lorsque nous prenons en compte l’identité telle que perçue par l’Autre.
Pour m’expliquer, revenons sur le documentaire de M.I.A. Premièrement, le titre du documentaire, MATANGI / MAYA / M.I.A, fait référence à certaines des identités constitutives de l’artiste : Matangi, l’enfant née au Sri Lanka; Maya, l’enfant immigrée en Grande-Bretagne et finalement; M.I.A, l’artiste internationale. On peut très bien s’imaginer que ces trois identités sont issues de traditions très différentes et répondent à des codes qui sont tous aussi divers. La vie au Sri Lanka, en tant que fille de guerrier devait être très différente que celle en Grande-Bretagne, en tant qu’immigrée. Ces identités vivent pourtant au sein d’une même personne qui sait les mettre à profits selon le contexte. Par exemple, l’enfant sait utiliser sa langue maternelle lorsqu’elle veut communiquer avec sa grand-mère et l’anglais lorsqu’elle s’adresse à ses instituteurs. Comme elle le dit bien dans son documentaire, elle maîtrise bien les codes artistiques de la musique qu’elle utilise pour répondre à des préoccupations plutôt issues de son identité sri lankaise. Pour l’artiste, il s’agit d’une évidence qu’elle peut apprécier les droits acquis par son identité britannique, le mode de vie d’artiste internationale tout en ayant à cœur le développement de son pays d’origine, duquel elle est fière. Le problème énoncé dans le documentaire est plutôt situé au niveau de la perception des Autres sur ces multiples identités. Ce sont ces perceptions, devenant souvent préjugés et discrimination, qui rendent le mélange d’identités difficile. Par exemple, à un moment dans le documentaire M.I.A rapporte être censurée dans ses propos politiques alors que les journalistes jugent que ceux-ci n’ont pas lieu d’être chez une artiste. Selon eux, une artiste ne fait que promouvoir son art. L’artiste va même être jugée sévèrement par les critiques suite à une entrevue importante où elle parle de ses préoccupations politiques. L’artiste sera jugée comme hypocrite : comment peut-elle donner de l’importance à la situation du Sri Lanka alors qu’elle-même vie dans le luxe? Les jugements rencontrés feront tout de même de l’artiste ce qu’elle est. L’artiste se nourrit des contradictions perçues pour son art activiste et agitateur. Dans plusieurs de ses chansons et ses clips, elle met en évidence la propre hypocrisie et stupidité de la société et nous pouvons ressentir la colère ressentie à ne pas se faire respecter dans son identité complexe. Jusqu’au fameux doigt d’honneur fait en pleine prestation au Super Bowl.
Cet événement est très riche pour une analyse interculturelle d’un événement où des incompréhensions des codes et traditions des acteurs ont causés une rupture importante. Pour faire cette analyse, je me baserai sur la méthode d’analyse d’une rencontre interculturelle telle que proposée par White (2017) et celle proposée par Gratton et White (2017). Pour ce faire, je 1) décrirai la situation de la manière la plus neutre possible; 2) décrirai les préoccupations des acteurs qui émergent de leurs chocs culturels; 3) tenterai un exercice de décentration avec l’exploration des traditions respectives des acteurs pouvant servir à l’explicitation mutuelle de la situation.
1) M.I.A a été invité à donner une prestation avec Madonna dans le cadre de la mi-temps du Super Bowl aux États-Unis. Lors de la prestation, M.I.A a regardé la caméra et fait un doigt d’honneur.
2) Après coup, les médias se sont enflammés, accusant M.I.A de ne pas avoir de respect pour la chance qu’elle a eue de participer au SuperBowl et pour les États-Unis en général. M.I.A a été très surprise de ces réactions et s’est même sentie attaquée dans son intégrité.
3) Les deux acteurs au centre de cette analyse seront M.I.A et la presse américaine.
a) Pour la presse américaine, il faut d’abord comprendre que le Super Bowl est un événement familial et patriotique se déroulant dans une société assez puritaine. Il y a une faible tolérance aux grossièretés, notamment au sein de la tranche plus âgée de la société. De plus, le spectacle de la mi-temps est un événement artistique majeur sur la scène américaine. Il est reconnu qu’il s’agit d’une chance inouïe pour l’artiste en question alors que certains ont vendu les billets de leurs spectacles à une vitesse record suite à leur prestation. Le doigt d’honneur de M.I.A a premièrement choqué cette société puritaine pour ensuite être associé au manque de reconnaissance de l’artiste et ce, sur plusieurs niveaux. Elle aurait dû être reconnaissante d’être au Super Bowl, en tant qu’artiste anglaise d’être invitée par les Américains et en tant qu’immigrée d’être une artiste reconnue.
b) M.I.A fut très surprise de la vague de réactions à son doigt d’honneur. De son point de vue, provoquer fait partie de son identité d’artiste. Elle ne s’en est jamais cachée et croyait avoir été invitée pour cela. Elle n’était donc pas sur ses gardes quant à ses actions sur scène. On peut aussi émettre l’hypothèse que la scène artistique de Grande-Bretagne est plus revendicatrice et qu’un doigt d’honneur est chose du commun. Ceci n’explique néanmoins pas pourquoi elle a senti le besoin de faire un doigt d’honneur. Pourquoi n’était-elle pas dans une ambiance de reconnaissance et de joie? Dans le documentaire, l’artiste fait premièrement mention de la manière dont elle a été traitée et comment elle a vu Madonna, son idole, se faire diriger au doigt et à l’œil par des hommes. Elle a été choquée de voir un de ses modèles féministes agir sans protester au commandement patriarcal et sexiste. Il ne faudrait pas non plus diminuer l’importance des sentiments sous-jacents dus au non-respect de son identité, aux boîtes qui lui sont imposées en tant qu’artiste et qu’immigrante, au silence généralisé devant le drame du Sri Lanka, etc., menant M.I.A, sur le feu de l’action et l’adrénaline, à laisser sortir ce doigt d’honneur.
En conclusion, le documentaire MATANGI/MAYA/M.I.A est une œuvre intéressante à l’étude de plusieurs concepts importants au domaine de l’interculturel : les identités multiples et dynamiques de l’artiste, les préjugés dont elle a été victime, les frontières entre les groupes puisque Maya a été vue comme Autre au Sri Lanka et Autre en Grande-Bretagne, mais pour des identités différentes, les chocs culturels comme celui vécu lors du Super Bowl, les traditions qui émergent à plusieurs moments du documentaire lorsque l’artiste explore ses diverses identités, la communication interculturelle notamment les incompréhensions de l’incident du Super Bowl, les discriminations diverses dont elle a été victime comme celle de ne pas pouvoir être revendicatrice si on est une artiste immigrante, et divers invariants qui peuvent être observés tels que musique, la position des artistes dans la société, la provocation, l’acceptabilité de la violence, l’enfance, etc.
Références
Maalouf, A. (2014). Les identités meurtrières. Grasset.
White, B.W. 2017. « Jamais deux sans trois: La situation ethnographique et le rapport à l’autre ». De la réflexivité à la vigilance. Lyon: Presses universitaires de Lyon.
White, B., & Gratton, D. (2017). Situations et solutions en contexte interculturel: une méthodologie de l’acte à poser. Alterstice-Revue Internationale de la Recherche Interculturelle, 7(1), 63-76.